Sur ma peinture, prose de Yves Bergeret.

 

 

 

Debout se tient la couleur, juste au bord ; maternelle et affirmante elle se tient, maternelle et princière, sphinx aux griffes promptes à dilacérer ; mais aussitôt elle pose son baume ici, elle recoud là, et derrière il y a ce tumulte de la pinède où les cigales crissant à tue-tête portent un peu plus haut que lui-même le monde si opaque, si sombre.

 

La couleur se penche alors sur le vide : elle ne tombe jamais. Car elle n’existe que si elle déploie son aile de chauve-souris. Ainsi resplendit sa lumière.

 

Chauve-souris de midi ; midi est nuit. Tant l’opacité des petits simulacres éteint nous et, autour de nous, tout. Et puis non : la main, l’aile ouvre le vermillon et l’opacité se dissout, les cigales nocives trouvent le mouvement de leur chant et on voit, et on voit qu’ici il y a une falaise, qu’elle a un bord, qu’un horizon d’humanité, de souffrance et de fidélité attend là-bas et qu’au pied de la falaise l’homme-eau cherche durement le cours de son lit. 

 

Est-ce qu’un beau midi, peut-être même celui de demain, on ne verra pas jusqu’au fond du ravin entre les falaises, est-ce qu’un jour on ne verra pas le ruisseau qui court en bas entre les lauriers géants et les bambous ?

 

Là derrière font tumulte les cigales et les êtres à tête petite en écaille et élytre sèche, en os diaphane presque ; là derrière, derrière le tableau, et aussi juste à gauche et à droite de la toile.

 

Un vermillon c’est un rouleau de l’océan qui déferle, et son ardent remord ; non c’est la main de Nicolas Hilfiger qui déploie l’aile de chauve-souris au dessus du vide. Je veux le vermillon, dit le peintre. Je veux le vermillon toujours, dit dans son sacerdoce l’officiant. Je veux le vermillon. Je suis le gant de vermillon. Je suis le vermillon. Voici, je plane au dessus du vide. J’embrasse sur sa bouche la falaise et même en bas son double sombre et viril, le ruisseau renflé sous les bambous, tout en bas, plus loin que de gourds yeux humains ne peuvent voir. 

 

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Ici s’arrête le premier récit. Il a été étrange et, dans sa propre lumière, sombre. Maintenant on tourne les talons de quelques dizaines de degrés. La scène est différente. C’est le bord d’une autre falaise, et dans notre dos une hêtraie qui brûle. Le peintre soudain apparaît et ouvre grande une autre aile, de vautour peut-être, mais non sûrement pas d’un charognard ; aile de goéland, ocre et beige ; le peintre la déploie, ombre sur les rouleaux de l’océan, mais non, lumière sur les fonds marins profonds.

 

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Mais déjà commence un troisième récit. On tourne les talons d’encore soixante degrés, je crois, ou est-ce six ? Le peintre ne se voit pas, on ne le voit pas ni il ne se voit lui-même. Mais il est le génie rieur dans la coulisse entre deux pendrillons. Pendrillons vermillons. Est-ce, ce pendrillon et cet autre pendrillon, la peau du peintre, Marsyas puni et somptueux. Qui entre par la coulisse ?

 

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Et ainsi pourrait se poursuivre la belle dramaturgie, qui n’a évidemment pas de fin. Evidemment car rien ne se cache, ni même l’art de se faufiler entre les pendrillons et j’aime la lumière rasante qui afflue de la fenêtre et trahit amoureusement l’intrahissable conjuration des falaises, des ruisseaux, des scènes et des cintres.

 

Belle et multiple dramaturgie, livre épars. Les pages sont les ailes de chauve-souris et de goéland que le peintre ouvre chaque fois au dessus du trop plein de l’océan qui dégorge, au dessus du vide bouillant qui projette la vie comme neuve lave volcanique.

 

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Et puis voici que ce midi chaque toile est une carte. Cartographie de terrains âpres et vifs, cartographie où ne se voient que la sève et son roulant rideau de fureur qui balaie toutes les scènes du drame en cours. Cartographie, recollée bout à bout après le grand déluge, car ce tableau suspendu comme la peau ôtée à Marsyas donne la paix et respire dans la paix sans rien en lui qui se corrompe. Carte déroulée à côté de l’autre carte, cartes souples mes sœurs courant pieds nus sur la lave neuve mais sans cri ni douleur.

 

Chaque toile est la carte d’une joue, d’un front, d’une épaule, d’un buste, mais pas au-delà. Et les cartes dépossédées flottent à la surface du ruisseau bruyant au fond du ravin au pied invisible de la falaise. Peuple démembré. Les lambeaux de peau volent à peine au dessus du tourbillonnant Styx du fond. Volent. Mangent le bruit du tourbillonnement. 

 

Qui a laissé dans quelle course folle éperdue ces lambeaux de peau, ses lambeaux de peau ? Un seul être est droit debout sur toute la toile, une seule personne, énigme tendue au vent de la salle, au vent du bord du vide : une personne. La toile sonne, grand masque.

 

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